J’ai rencontré Sophie Reverdi par hasard, en Tunisie, au mois d’octobre 2007. Mais y a-t-il vraiment des hasards dans la vie ? Moi, je n’y crois plus, ou disons que je crois sincèrement que l’on ne s’attire pas par hasard. Avant même de se parler, on sait, on sent, qu’il existe des connections invisibles que le temps se chargera de nous faire découvrir. Avec ses grands yeux d’un bleu encore plus éclatant que les portes des maisons de Sidi Bou Saïd où elle a posé ses valises et ses deux garçons, sa blondeur flamboyante, son visage d’une douceur de lys, et sa bouche gourmande, Sophie en jette.
On a tout de suite envie de lui parler.
Ca tombe bien, elle est journaliste et réclame une interview. Je suis venue animer un colloque, une rencontre entre Françaises et Tunisiennes, femmes d’action et d’envergure.
Rendez-vous pris chez elle, le lendemain. Elle partage avec Jana, son associée, une jolie maison qui surplombe le village et la mer. Thé à la menthe, bien sûr et pâtisseries au miel selon la tradition de ce doux pays. Repue, l’interviewée que je suis retourne à son péché mignon : poser des questions. Sophie me raconte brièvement son parcours, sa venue en Tunisie, ses galères d’ancienne obèse ; celles de Jana aussi. Je n’en crois pas mes yeux. Quoi, ces deux belles filles étaient deux grosses ? Oui, dit Sophie, avec fierté.
Et on a maigri.
En partant, elle me remet leur carnet de route. Je le dévore, c’est le cas de le dire, dans la nuit. Dans ce petit livre, j’apprends plus que dans n’importe quel roman, n’importe quel traité savant, ce qu’est le calvaire d’une obèse. Comment cela commence, dés la toute petite enfance. Les razzias dans le frigo, l’obssession de la bouche pleine, du ventre tendu à craquer. La nourriture qu’on avale sans fin, sans faim, pour se remplir, pour se détruire, l’esprit tendu vers une unique pensée, une unique énergie.
Avaler, se sustenter, bâfrer, se goinfrer, tortorer, bouffer, gloutonner.
Avoir envie de mourir, une fois l’orgie terminée.
Digérer ce désespoir là en même temps que le reste, et repartir à la chasse. Traquer l’aliment comme une bête fauve. .N’importe quoi, du mou, du solide, du sucré du salé.
Du beaucoup, du trop. De l’énorme.
Enormes, c’est ce qu’elles sont , ces deux jeunes filles qui ne vivent pas comme les autres, celles qui ont leur âge. A 16 ans, 17 ans, on rit, on danse, on court, on aime.
Elles, elles mangent.
Elles ont honte.
Elles se cachent.
Elles persistent.
Elles vont mal et elles ne le savent pas.
Leur entourage les méprise . Comme s’il suffisait de vouloir pour pouvoir. Comme si cette difformité du corps dans une société faite au moule pour les maigres, voire les très maigres ( une autre version de cette étrange souffrance…), ne devait pas être tolérée.
Dehors les obèses. Allez ouste. Mangez si vous voulez, déformez- vous à votre aise. Mais ne vous montrez pas. Cachez cette graisse que nous ne saurions voir. Vous êtes obscènes avec ces trop pleins de chair, cette peau qui dégouline, ces replis et ces bajoues, cette démarche pesante. Vous ressemblez à des éléphantes.
Hors de notre vue.
Lire ces deux témoignages sincères, sans complaisance, ces deux paroles brutes et vraies, vous arrache l’âme.
J’ai eu les larmes aux yeux plusieurs fois, cette nuit là.
Et puis un jour Sophie a dit : « Stop, je veux vivre ». Et par deux fois, elle s’est délestée de tout ce gras. Et parce que c’est une très belle âme, elle a décidé d’aider celles et ceux qui n’ont pas sa force ni son courage.
Elle a inventé cette méthode « smart and light ».
Rusée et légère.
Et elle a aidé Jana à larguer à son tour les amarres. Soixante kilos de chair inutile par dessus bord.
Envolés. Balayés. Un mauvais souvenir. Et ne revenez jamais.
Il faut lire ces témoignages et puis il faut les croire.
Elles deux savent ce que le regard des autres veut dire.
Elles savent aussi le précieux prix de la liberté retrouvée.
Ce sont des anges.
( Et là bas, au Paradis, tous au régime…Mais c’est désormais si gai, que c’en est presque devenu un péché…)
dimanche 2 mars 2008
Sophie et Jana
à l'adresse
9:54 AM
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Michèle Fitoussi
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Bonheur du matin, plaisir du soir
Le premier geste, vers 10 heures , si je suis toujours chez moi, en train d'écrire? Passer de France Inter et des excellents Nicolas Demorand, puis Colombe Schneck, à TSF. De même le soir, lorsque je suis encore à ma table de travail ou que je bouquine. C'est la meilleure station que je connaisse, avec tous les standards , les nouveautés, la voix de Pierre Bouteiller qui avec Si Bémol et fa Dèse enchante et fait chanter les fous du jazz. Le bonheur du matin, le plaisir du soir et comme par chance, de plus en plus de chauffeurs de taxis l'écoutent, j'en grapille toute la journée.
à l'adresse
8:49 AM
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Michèle Fitoussi
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Trop nul ce boycott
Boycotter les auteurs israëliens qui viennent cette année au Salon du Livre de Paris? La polémique, qu’on attendait bien évidemment ( ah, comme ce genre de manifestations est prévisible, c’est d’un lassant….), a débuté au moment de la Foire du Livre de Turin qui invitait aussi des Israëliens. Elle commence à prendre de l’ampleur.
Tariq Ramadan qui n’en rate décidément pas une, a bénéficié d’une pleine page dans le Monde* pour exprimer son “mécontentement” devant cette invitation. Ah, qu’en termes emberlificotés il explique son soutien au boycott pour protester contre la célébration politique des 60 ans d’un Etat « qui pratique l’apartheid ».. Tout en assurant qu’il est prêt à débattre avec des auteurs israëliens…. de littérature.
Mais c’est tout ce qu’on lui demande ! A lui et aux autres boy-cocotteurs qui cacaquètent comme des poules en cocolère. Qu’ils parlent enfin de littérature, bien absente de ce tonnerres d’imprécations on ne peut plus vaseuses. A-t-on boycotté les auteurs indiens l’an dernier, à cause du système inique de castes dans leur pays ou de la répression sanglante au Cachemire ? Ca aurait été dommage. Boycottera-t-on demain la trés riche littérature iranienne parce que le président de l’Iran, Mahmoud Ahmadinejad est un danger public ? Pourquoi tout mélanger?
N’en déplaise à tous ces empêcheurs de lire en rond, la littérature israëlienne fait partie des plus grandes. Et les 39 invités de ce salon, Amos Oz, David Grossman, Zeruya Shalev, Alonha Kimhi, Etgar Keret, Meir Shalev…sont des auteurs très importants, traduits dans de nombreux pays, bardés de prix et de talent. S’il est tout à fait légitime de critiquer la politique israëlienne (et d’ailleurs ces écrivains, tous de gauche, soit dit en passant, ne s’en sont jamais privés, ainsi Grossman et Oz sont parmi les fondateurs du mouvement « la Paix Maintenant ») on se demande ce que viennnent faire l’écriture, la culture dans le débat. C’est hors sujet.
De même, la distinction entre littérature hébraïque et littérature israëlienne trés en vogue en ce moment pour justifier ( en partie) ce tapage. En partie, bien sûr. Oui, c’est vrai, il y a des écrivains en Israël qui écrivent en anglais, en arabe, en russe….Mais si les organisateurs ont choisi d’ inviter des écrivains s’exprimant en hébreu, c’est que l’hébreu moderne, qui émerge au début des années 20, a une histoire toute particulière, celle d’une langue à la fois trés ancienne et trés jeune, dans laquelle il a fallu créer de nombreux néologismes pour l’utiliser comme ciment d’un Etat nouvellement créé. Ce n’est pas un hasard si ce parti pris est contesté. C’est aussi que l’un des plus grands auteurs israëliens, S.Y Agnon, qui a influencé des générations d’écrivains après lui, a eu le prix Nobel de littérature en 1966. C’est enfin que c’est une langue passionnante, qui bouge, qui vit, passée du classicisme aux résonnances bibliques, à la langue de la rue, sous l’influence d’auteurs comme Orly Castel Bloom ou Etgar Keret, précisément. Ces auteurs racontent leur société de l’intérieur : Israël n’est pas seulement un état en guerre, c’est un pays tout court, avec des gens qui vivent normalement, qui s’expriment, qui sont pour ou contre, qui sont inquiets, qui ont des enfants au front.
Je suis contre les boycotts, par principe. C’est contre-productif. Je trouve dommage que que les pays du Maghreb et du Moyen Orient, la Tunisie, le Maroc, l’Algérie, le Liban aient cru bon de retirer leurs stands. On aurait aimé découvrir cette année encore leurs écrivains. Et j’espère sincèrement que les auteurs palestiniens seront les prochains invités du Salon du Livre ( qui s’élèvera alors pour protester que les Israëliens ne sont pas invités, comme s’il fallait toujours les associer les uns aux autres mais dans un seul sens seulement ? ), car leur production littéraire est souvent trés bonne. Je viens de recevoir deux romans, l’un de Susan Abulhawa ( Buchet.Castel) l’autre de Sari Nusseibeh ( JC Lattès) qui me donnent très envie de m’y plonger.Et je n’ai qu’un conseil à vous donner : lisez relisez découvrez ou redécouvrez ces auteurs au salon du Livre. Il y a aura des tables rondes, des débats. Pourquoi se priver d’une occasion de discuter?
J’étais à Tel Aviv pour réaliser un dossier qui paraitra dans ELLE la semaine du 11 mars, sur les auteures israëliennes. J’en connaissais certaines, j’en ai découvert d’autres avec bonheur. Je les ai toutes rencontrées. Ce sont des femmes formidables, intelligentes, lucides, talentueuses. Leurs livres embrassent des sujets vastes, loin de tout nombrilisme. Elles sont graves, drôles, caustiques, émouvantes, dures, rebelles, cassantes, courageuses sans complaisance, elles n’ont pas froid aux yeux. Elles ont souvent peur, elles n’aiment pas forcément leur vie là bas. Mais elles aiment leur pays même si elles ne se sentent pas toujours en phase avec lui. Elles décrivent leur société de l’intérieur, la décryptent avec finesse, appuient là où ça fait mal, c’est le rôle premier de l’écriture, non? Ce sont des écrivaines. Des vraies. Tout le reste n’est pas ….. littérature
* Le Monde du 29 février.
à l'adresse
8:36 AM
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Michèle Fitoussi
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